Fred Dusart : notre victoire a fini par devenir évidente.

Depuis janvier 2012, Fred Dusart conduit la destinée sportive de l’ESBVA-LM (après avoir été assistant coach pendant sept ans). Dans cette trajectoire, il a rencontré un premier grand succès, il y a deux ans, avec la victoire en Eurocup. Il vient d’en connaitre un deuxième, la semaine dernière, avec la conquête du titre de Champion de France. Pourtant, cette saison fut tout sauf simple.

Fred, c’est ton deuxième titre majeur avec l’ESBVA-LM. Est-ce que tu as vécu les deux de la même façon ?

Pas vraiment. Cette fois-ci j’ai essayé de me donner plus de maîtrise pour le savourer mieux, être un peu moins noyé dans les affects. A Charleroi, l’événement, le décorum, écrasaient tous les acteurs, j’étais groggy, Là, j’ai voulu mettre plus de retenue, plus de recul, pour l’apprécier mieux. Et puis, en face, parmi les déçues, il y avait Fati et Gégé, deux joueuses à qui on doit énormément. Je suis d’ailleurs allé les saluer tout de suite à la fin.

Avant la rencontre tu te sentais comment ?

On me croira ou pas, mais je me suis étonné moi-même de ne pas stresser. Il faut se replacer dans le contexte. On revenait de si loin. J’étais persuadé qu’on allait gagner. Une sorte de sixième sens. J’étais même convaincu que, si des circonstances faisaient qu’on perdait ce match, on aurait gagné le cinquième à Montpellier. Bien sûr, je ne l’ai pas dit au filles.

Justement, revenons un peu sur ce début de saison compliqué. Qu’est ce qui s’est passé ?

Selon moi, la conjonction de trois phénomènes. 

  • Le renouvellement de l’équipe à 70%
  • Les blessures de présaison. Je risque d’en oublier, mais, de tête : Mame-Marie, Virginie, Olivia, Marielle, et Valériane (pour laquelle on a même cru un moment les croisés). Bref, entre ça et les nécessaires repos de celles qui avaient fait les JO, en préparation, on n’a pas pu jouer une seule fois au complet. C’est à l’open qu’on a joué pour la première fois à dix.
  • En partie lié au précédent, le fait qu’on avait un groupe de filles habitués à être dans les « cinq majeurs », avec de gros temps de jeu. L’état d’esprit n’est pas le même. Une fille comme Alina était habituée à prendre trente tirs par match. Là, on lui demandait autre chose, sur un temps plus court. Comme en préparation, on avait joué en effectif réduit, aucune n’avait expérimenté les temps de jeu réduit et les rôles qui en découlent. Quelques jours avant, on gagne Bourges largement à sept, mais, avec le retour des blessées, paradoxalement, les problèmes sont apparus. Je n’avais pas pu mettre en place la hiérarchie. 

Et donc, qu’est-ce qui s’est passé qui explique le retour des résultats ?

Puisqu’il avait beaucoup de problématiques d’adaptation, il y avait un côté logique, dans notre retour, mais ça ne s’est pas fait tout seul. J’ai du prendre des décisions, en matière de cinq majeur, de temps de jeu. En fait, ma plus grosse crainte, c’était qu’on ne me laisse pas la temps. J’ai très vite réclamé de la patience, mais des personnes extérieures au club, des agents, etc… me disaient que, si je perdais le match suivant, je serais débarqué. J’ai décidé de faire abstraction de tout ça. Si je devais « mourir », que ce soit avec ce à quoi je crois.

Significativement, on a commencé à revenir quand on a eu à nouveau des blessées. De ce fait, les autres se sont rapprochées, en terme de temps de jeu et de responsabilités, de leur « zone de confort ». Ce qui m’a fait garder confiance, c’est que, à peu près dans le même temps qu’on pouvait faire un « non match » (comme contre Nantes), en Euroleague, on était capable de faire des exploits, comme contre Salamanque, Orenburg, à Hatay, et même contre Ekaterinburg où on perd avec les honneurs.

Ce qui m’inquiétait le plus, dans cette période, ce n’était donc pas les résultats qui connaissaient des hauts et des bas, c’était l’ambiance de travail aux entraînements. En plaisantant, je dirais qu’il m’est arrivé de me croire plus à un enterrement qu’à un entrainement. J’ai du être lourd, donner de la voix. Certaines m’ont détesté. Il y a deux ou trois ans, j’aurais réagi plus violemment. On était septième. Je ne pouvais plus, à ce moment là, leur parler de titre. Heureusement que, cette année, les playoffs se faisaient à huit, ce qui aide à ne pas paniquer, mais peut aussi être contre productif en matière de réaction.

Tu peux identifier un tournant ?

Ce qui a commencé à nous aider, et qui n’était pas calculé, c’est la trêve internationale. La pression a baissé un peu et l’effectif réduit qui restait a resserré les liens et pris en charge un renouveau d’ambiance entre les joueuses. On a fait des apéros, Mame-Marie a ramené, un soir, un plat sénégalais, Kamila a ramené un gâteau, Jo et Virginie ont joué leur rôle d’ « anciennes du groupe ». L’ambiance changeait et toutes les autres s’y sont rallié. Bien plus tard, pour mon anniversaire [23 mars] l’entrainement à été très écourté par un contrôle anti dopage surprise. Coup de chance, Marielle et Mame-Marie avaient ramené des trucs à manger. Les playoffs approchaient. Ca allait déjà mieux mais on a pris trois heures pour se parler (alors que le repas de décembre 2016 avait été expédié en 45 minutes).

Des matchs-déclics, aussi ?

Clairement, le match de coupe de France à Basket-Landes, qu’on remporte en prolongation, ou celui qu’on gagne à Bourges. Ces matchs où, même à moins dix, on sent qu’on va gagner. Et puis, à l’approche des playoffs, j’ai eu deux inquiétudes. D’une part, on avait récupéré toutes nos joueuses et j’ai craint un retour des complications qu’on avait connu avant. Et puis c’était la période des transferts et je savais que, l’année dernière, ça nous avait plombé. On a pris le temps d’en parler longuement, en définissant un comportement d’adultes.

Et puis j’ai entendu la meilleure preuve d’un vrai changement d’état d’esprit. Des joueuses sont venues me voir pour me dire qu’elle avaient intégré ce qu’elles pouvaient faire, même pour de courts temps de jeu. Mieux, plusieurs sont venues me voir pour me demander de ne pas hésiter à faire tourner, car notre force, venait beaucoup de notre collectif et de notre banc. Quand j’ai été convaincu qu’on pouvait jouer au complet, alors, j’ai dit à Jo (il y a à peu près deux mois), qu’on allait être champions. On me dira que c’est facile à dire maintenant ; on jugera ça prétentieux, mais c’est ce que j’ai senti : je n’ai jamais été aussi sûr de ma vie.

Ces playoffs, ça a été incroyable. 

Complètement. Je craignais un peu le départ contre Mondeville, mais, dès le début, on a été dans la maîtrise, et on l’a été collectivement. Je pouvais me permettre de choisir de m’appuyer sur les filles en forme du moment. Le cinq d’entrée perdait de son importance. La concurrence cessait d’être une contrainte pour devenir une force. J’ai eu une énorme émotion après la qualif contre Charleville. Il y a même eu quelques larmes.  A Montpellier, c’était incroyable. Je me souviens de Marielle venant me dire qu’il fallait vraiment faire tourner tout le monde, que l’équipe « en serait plus forte ». Après la défaite du deuxième match, à l’aéroport, les mêmes qui, quelques mois plus tôt, se plaignaient de ne pas avoir le temps de mettre en place leur jeu, ont encore demandé de faire tourner d’avantage. Et les victoires se sont beaucoup construites avec à chaque fille sa vérité à chaque match. Qu’elles soient sorties du banc (Kamila, dans les deux rencontres contre Mondeville, Jo mvp de la dernière finale), « revenantes » (Marielle, en difficulté souvent et qui arrive au top en playoffs). Si une fille a un des « bas » (Valériane qui, contre Montpellier, marque vingt deux points à un match et zéro ensuite), on peut alterner avec une autre (Alina qui fait le contraire).

Pour prendre un peu de recul : depuis quelques semaines, Karim Souchu est arrivé pour apporter sa pierre auprès de toi. Quel est son rôle ? Qu’est ce qu’il t’apporte ?

Karim, c’est clairement un plus. On a de très bonnes relations. Il a l’expérience d’un joueur de haut niveau. Il a vu certaines filles avant les playoffs pour leur parler de la préparation individuelle à ce type d’événement. Il était important que je puisse discuter Basket avec un œil neuf, avec quelqu’un d’autre que Ljuba, qui est pas mal occupée par ailleurs par le Centre de Formation, ou Valentin, qui n’est pas lui même basketteur. Donc, il n’y a aucune difficulté. On échange, mais il n’interfère pas dans les choix du coach. Par contre, il peut, d’une autre façon, avec un autre statut que celui du coach, faire passer les messages. Après, on sait tous qu’il habite aux Etats-Unis et qu’il ne sera pas ici en permanence.

L’an prochain, tu seras totalement déchargé professionnellement pour l’ESBVA-LM. Qu’est ce que ça va changer, pour toi ?

Ca va me laisser du temps, notamment pour communiquer d’avantage, me consacrer au travail individuel des joueuses, et me rapprocher du Centre de Formation.

Autre satisfaction, qui n’est pas nouvelle, mais qui grandit encore d’année en année : le public et l’ambiance du Palacium. Tu l’as ressenti ?

C’est fou. Je commence à avoir pas mal roulé ma bosse sur les terrains. Je n’ai jamais vu ça. Bien sûr, merci aux z’hurlants. Mais, au public et aux supporters, je veux associer, d’une part les bénévoles qui travaillent dans l’ombre et qu’on ne remercie pas assez, d’autre part Yoann, notre speaker qui fait un travail remarquable. Vendredi, quand je suis arrivé dans la salle à cinquante minute du match, et que j’ai vu les gradins déjà pleins et dans cet état d’effervescence, j’ai halluciné. Toutes les joueuses m’ont dit la même chose. Après le deuxième match à Montpellier, j’avais lancé un appel. Je savais qu’on aurait besoin d’eux. Qu’ils faudrait qu’ils nous donnent le tempo. J’avais dit aux filles de suivre leur rythme. On avait déjà un peu rodé ça lors des soirées d’Euroleague, contre Salamanque ou Orenburg. Là, j’ai vu des visages se transformer, s’illuminer, là où, trois mois auparavant, sur le banc, j’en voyais qui regardaient leurs chaussures. J’ai vu Marielle tomber et se relever le poing serré. J’ai vu Jo, j’ai vu Mame-Marie, Virginie et toutes les autres. Il n’y avait que des regards de Guerrières. Il y avait un langage corporel qui ne laissait aucune chance à la défaite.

Toutes photos : Françoise Masquelier.

Fred Dusart : notre victoire a fini par devenir évidente. was last modified: mai 17th, 2017 by Marc Delgrange

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